Fenêtre 11
La tombe sans nom
Une promenade dans un cimetière d’Austin et un déjeuner chez Freedmen’s révèlent la différence entre se faire un nom et laisser une trace dans la vie des autres.

J’aime me promener dans les cimetières, ce qui, j’en ai conscience, m’élimine probablement de la liste des joyeux lurons.
Mais les cimetières sont de bons endroits pour réfléchir.
Pendant des années, j’ai écrit mes sermons en marchant. Parfois, mes promenades me menaient dans un cimetière. Marcher parmi les morts a une façon bien à soi de ramener les urgences des vivants à de plus modestes proportions.
À Austin, l’un de mes endroits préférés était le cimetière de l’État du Texas.
C’est un lieu impressionnant. Le Texas restant le Texas, même la mort y garde une certaine fanfaronnade.
Des gouverneurs y sont enterrés. Des sénateurs. Des généraux. Des juges. Des Texas Rangers. Il y a même un monument à Tom Landry, le légendaire entraîneur des Dallas Cowboys, avec, bien entendu, son célèbre chapeau.
Les pelouses sont soigneusement entretenues. Des monuments s’élèvent du sol. Des noms sont profondément gravés dans la pierre pour que personne n’oublie qu’un personnage important repose en dessous.
Les monuments servent en partie à cela.
À faire en sorte qu’un nom survive à une vie.
Mais un jour, ma promenade m’a conduit du cimetière de l’État du Texas à celui d’Oakwood, tout près.
J’y ai rencontré un prédicateur nommé Jacob Fontaine.
Fontaine était né esclave. Dans les années 1850, il vivait à Austin, où il était sacristain à l’église épiscopale St. David’s et prêchait l’après-midi auprès de fidèles noirs.
Dès 1864, alors qu’il était encore esclave, il aidait les membres noirs de la First Baptist Church à organiser leur propre assemblée. Après l’émancipation, il a fondé la First Colored Baptist Church, puis cinq autres Églises dans la région d’Austin.
Il a contribué à créer une association reliant les assemblées baptistes noires du centre du Texas. Il a tenu des commerces, participé à la vie civique et fondé The Austin Gold Dollar, l’un des premiers journaux noirs à l’ouest du Mississippi.
Un prédicateur. Un fondateur d’Églises. Un éditeur. Un commerçant. Un bâtisseur de communauté.
Moi aussi, j’avais fondé une Église à Austin.
Je connaissais le désir de faire un travail qui compte. Et, honnêtement, je connaissais aussi le désir que les autres sachent que je l’avais fait.
Mais soudain, ma petite implantation d’Église ne me paraissait plus aussi héroïque.
Puis j’ai lu la dernière phrase de la plaque historique consacrée à Fontaine.
Il avait été enterré quelque part dans ce cimetière…
Dans une tombe sans nom.
La plaque portait son nom, mais la terre ne le portait pas. Il n’y avait aucune pierre tombale devant laquelle je puisse dire avec certitude : Ici repose Jacob Fontaine.
Je venais de marcher parmi des monuments érigés pour empêcher des noms importants de disparaître.
Le lieu de repos de Fontaine, lui, avait disparu.
Plus tard dans la journée, j’ai retrouvé un ami pour déjeuner dans un restaurant de barbecue appelé Freedmen’s.
Le barbecue était excellent.
Je me sens obligé de le préciser, parce que nous étions au Texas et qu’on ne parle pas à la légère de barbecue.
Freedmen’s se trouvait à West Campus, juste à l’ouest de l’université du Texas, entouré de maisons de fraternités et de sororités étudiantes.
C’était un vieux bâtiment en pierre, au milieu de l’un des quartiers les plus bruyants d’Austin.
De la musique. Des fêtes. Des étudiants partout. D’immenses lettres grecques sur les maisons pour que personne ne puisse oublier qui y habitait.
West Campus était plein de jeunes gens qui se préparaient à se faire un nom. De futurs avocats, entrepreneurs, politiciens, professeurs et, que Dieu nous vienne en aide, peut-être même quelques prédicateurs.
Ils étaient venus changer le monde.
Le slogan de l’université leur promettait qu’ils le feraient :
Ce qui commence ici change le monde.
Puis je me suis mis à lire, sur le menu, l’histoire du bâtiment.
Il avait été construit en 1869 par George Franklin, un ancien esclave. Il se trouvait autrefois à Wheatville, l’une des premières communautés d’Austin fondées par des personnes affranchies.
Puis j’ai vu un nom familier.
Le révérend Jacob Fontaine.
L’homme dont j’avais lu la plaque historique le matin même avait vécu et travaillé entre ces murs pendant plus de vingt ans.
Cela avait été sa maison. Il y avait tenu des commerces. Il y avait publié The Austin Gold Dollar.
Et il y avait encore un autre lien.
En 1881, Fontaine avait parcouru le centre du Texas pour encourager les citoyens noirs à voter en faveur d’Austin comme siège de la nouvelle université du Texas.
Aujourd’hui, cette université se trouvait juste au bout de la rue, près de son ancienne maison.
Tout autour de moi, de jeunes gens espéraient changer le monde.
Moi, j’étais assis au cœur de l’histoire d’un homme qui l’avait fait.
Fontaine avait prêché alors qu’il était esclave. Fondé des Églises après l’émancipation. Relié des assemblées, publié un journal, créé des commerces et aidé un peuple à reconstruire sa vie.
Et il avait contribué à faire venir à Austin une université où des étudiants arrivaient encore avec le rêve de faire une différence.
Pourtant, sa tombe ne portait aucun nom.
J’étais là, à manger de la poitrine de bœuf fumée dans l’ancienne maison d’un homme dont on ne retrouvait plus la sépulture.
J’ai aimé cela.
Pas parce que Fontaine méritait d’être oublié. Il ne le méritait pas.
Mais parce que sa vie révélait la différence entre se faire un nom et changer quelque chose dans le monde.
Nous passons tant de temps à essayer de devenir quelqu’un : bâtir quelque chose, accomplir quelque chose, laisser des preuves que nous avons compté.
Mais la meilleure question n’est peut-être pas de savoir si l’on se souviendra de nos noms.
Peut-être est-ce de savoir si quelque chose de bon continuera d’exister parce que nous avons été là.
Une Église qui célèbre son culte.
Un enfant qui apprend.
Une communauté qui trouve sa voix.
Une université qui forme une nouvelle génération de rêveurs.
Deux amis assis face à face, partageant un barbecue.
L’université du Texas dit : Ce qui commence ici change le monde.
Assis dans l’ancienne maison de Jacob Fontaine, j’ai compris que cela arrivait parfois.
Le monde change.
Et parfois, il oublie le nom de celui qui l’a changé.
La tombe de Fontaine ne portait aucune inscription.
Sa vie, elle, avait laissé sa marque.