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Fenêtre 9

Roquefort

Une première bouchée de fromage français ouvre une fenêtre sur l’émerveillement, la gratitude et le monde reçu comme un cadeau.

Un morceau de roquefort et un couteau sur une planche en bois

Certains se souviennent exactement de l’endroit où ils sont tombés amoureux pour la première fois. D’autres, de leur premier baiser.

Moi, je me souviens de ma première bouchée de roquefort. Étrange, je sais.

Mais la bonne cuisine a toujours été l’une de mes façons de recevoir l’amour. Je suis certain de tenir cela de mon père. Papa aimait nourrir les gens. Chez nous, la nourriture n’était pas seulement du carburant. C’était de la fête, de l’hospitalité et de l’affection qui se mangeaient.

Certaines familles disaient : « Je t’aime. »

La nôtre faisait fumer de la poitrine de bœuf.

En grandissant au Texas, je pensais que le barbecue représentait à peu près le sommet de perfection accessible aux êtres humains de ce côté-ci du ciel. Une poitrine de bœuf fumée patiemment pendant seize heures, jusqu’à céder sous le poids d’une fourchette, me semblait l’apogée de l’art culinaire. La croûte, l’anneau rosé de fumée et le lent miracle qui transforme l’un des morceaux les plus coriaces en une viande fondante avaient quelque chose de sacré.

C’est toujours le cas.

Je laisse le brisket me prêcher aussi souvent que mon cœur peut supporter ce supplément de cholestérol.

Si vous m’aviez demandé à l’époque s’il pouvait exister meilleur que le barbecue texan, j’aurais souri poliment et changé de sujet. Certaines questions révèlent une confusion culturelle si profonde que la réponse la plus charitable est le silence.

Puis j’ai épousé une Française et je me suis retrouvé à un pique-nique de famille en France.

C’était l’un de ces rassemblements que les Français semblent organiser sans effort. De longues tables avaient été dressées en plein air. Pain frais, fruits, pâté, salades, viandes et fromages se succédaient tranquillement, tandis que les conversations traversaient l’après-midi comme si personne n’avait jamais inventé l’idée de manger vite. Les Français savent vraiment faire cela.

Mais je ne comprenais presque rien à la langue.

Autour de moi, tout le monde riait en français.

Moi, je souriais en texan.

Toutes les quelques minutes, quelqu’un me posait une question que je ne comprenais pas. Je répondais avec les quelques mots de français que je connaissais, lesquels n’avaient certainement aucun rapport avec la question. Tout le monde riait gentiment et je riais aussi, mais généralement pour d’autres raisons.

La langue nous séparait.

Le pain, non.

Comme tout nouvel arrivant raisonnable, j’ai fini par me rapprocher de la table des fromages. S’il existe un passe-temps national en France, c’est peut-être de poser des fromages extraordinaires sur de simples planches en bois en faisant comme si cela était parfaitement normal.

Quelqu’un m’a tendu un morceau de pain surmonté d’un petit bout de roquefort.

Je n’en avais jamais goûté. Malgré une vie entière à aimer la bonne cuisine, nos chemins ne s’étaient encore jamais croisés.

J’ai pris une bouchée.

Et pendant un instant absolument déconcertant, la conversation autour de moi a disparu.

Je ne sais pas comment décrire le goût, sinon en disant qu’il semblait plus grand que le goût lui-même. Salé et crémeux à la fois, piquant et pourtant doux, affirmé sans être brutal. Il se déployait par couches, chacune en révélant une autre. Chaque seconde apportait une saveur nouvelle, comme si des goûts dont j’ignorais l’existence avaient patiemment attendu leur tour.

Ce n’était pas simplement délicieux.

C’était stupéfiant.

J’ai éclaté de rire, puis je suis retourné en courant à la table pour annoncer, avec un enthousiasme aujourd’hui embarrassant, à des gens qui mangeaient probablement du roquefort depuis leur petite enfance : « Vous avez goûté ça ? »

Pour une fois ce jour-là, j’étais reconnaissant qu’ils comprennent l’anglais à peu près aussi bien que je comprenais le français.

Ma bouche ne savait pas qu’elle avait le droit de vivre une chose pareille.

Je sais que cela paraît ridicule. Certains ne supportent pas le roquefort. D’autres se demandent déjà pourquoi quelqu’un mangerait volontairement de la moisissure.

C’est bien compréhensible. Le goût est profondément personnel, et le fromage bleu ne figure pas parmi les dons spirituels requis pour appartenir au corps du Christ.

Mais pour moi, au milieu de gens dont je comprenais à peine la langue, quelque chose d’inattendu s’est produit.

L’émerveillement est arrivé.

Je me suis longtemps souvenu de cet après-midi comme du jour où j’avais découvert un fromage remarquable. Mais aujourd’hui, je comprends pourquoi cet instant m’a touché si profondément.

Je goûtais plus que du fromage.

Je goûtais l’herbe et la pluie, les animaux et les hommes, le sel et les caves, un savoir transmis et un travail patient. Je goûtais ce qui peut arriver lorsque les êtres humains reçoivent les matières de la création et, par l’imagination, le savoir-faire et le soin, en font surgir les possibilités cachées.

Le lait ne se réveille pas un matin avec des veines bleues et un accent aristocratique.

Quelqu’un doit prendre soin des animaux. Quelqu’un doit recueillir le lait. Quelqu’un doit préserver le savoir, exercer le métier et attendre pendant que le temps accomplit ce que les mains humaines ne peuvent accélérer.

C’est ce que fait une bonne culture. Elle ne crée pas le monde à partir de rien. Elle reçoit ce qui a été donné et en cultive les possibilités.

Les Texans ont reçu du bétail, de la fumée, du bois, des épices et du temps. Ils en ont fait du brisket.

Les Français ont reçu du lait, des caves, du sel, de la moisissure et du temps. Ils en ont fait du roquefort.

Que Dieu les bénisse, les uns et les autres.

Mais cette bouchée m’a touché pour une autre raison encore.

J’avais toujours vécu dans une culture d’extraordinaire abondance. Pourtant, l’abondance ne m’avait pas toujours appris à savourer. Elle m’avait souvent entraîné à consommer.

Le consumérisme ne cesse de promettre que davantage de désir produira davantage de plaisir. Il nous entoure de choix, de nouveautés, de versions améliorées et de stimulations sans fin. Il nous apprend à passer rapidement d’un appétit à l’autre, sans presque jamais demeurer assez longtemps auprès de quoi que ce soit pour le recevoir.

Nous acquérons davantage et goûtons moins.

Nous faisons défiler la beauté avant qu’elle ait le temps de nous atteindre. Nous mangeons devant des écrans, écoutons de la musique en répondant aux messages et traitons les repas comme des interruptions entre des tâches importantes. Même le plaisir devient pressé. Rien ne satisfait longtemps, parce que rien n’a le droit de nous suffire durablement.

Je savais apprécier la nourriture. Mais même le plaisir peut devenir une autre forme d’acquisition. Je pouvais courir après le prochain restaurant, la prochaine saveur ou la prochaine expérience, tout en passant à côté du don plus profond qui les portait tous.

Le problème n’était pas que j’aimais trop les bonnes choses.

C’était que je pouvais les recevoir trop superficiellement.

À ce pique-nique, on me rappelait que savourer n’est pas la même chose que consommer.

La consommation saisit et passe à autre chose.

La joie de savourer reçoit. Elle s’attarde. Elle rend grâce. Elle laisse le don orienter le cœur au-delà de lui-même.

Mes papilles fonctionnaient parfaitement.

C’était mon regard qui avait besoin de guérison.

Dieu aurait pu créer un monde simplement fonctionnel. Fournir les calories nécessaires à la survie de nos corps et s’en tenir là. Les plantes auraient pu nourrir sans être belles. Les oiseaux auraient pu communiquer sans chanter. Les êtres humains auraient pu survivre sans tendresse, sans rire, sans musique, sans parfum ni saveur.

Au lieu de cela, la création déborde l’utilité.

Les montagnes sont excessives. Les couchers de soleil ne sont pas nécessaires. La musique dépasse la survie. Des fleurs éclosent là où aucun être humain ne les verra peut-être jamais. Le monde contient des milliers de fruits, de céréales, d’épices, de textures, de parfums et de saveurs qui témoignent d’un Créateur apparemment peu attaché au strict minimum.

Le monde ne se contente pas de fonctionner. Il chante.

C’est peut-être pour cela que, dans l’Évangile de Jean, le premier signe public de Jésus a lieu à un mariage où le vin vient à manquer. Il ne reproche pas aux invités de faire la fête et ne leur rappelle pas que l’eau suffit parfaitement à s’hydrater.

Il fait davantage de vin.

Du très bon vin.

Bien sûr, le signe renvoyait au-delà du vin. Il révélait qui était Jésus et annonçait le festin à venir du Royaume de Dieu. Mais il révélait aussi quelque chose de Dieu.

La joie ne le gêne pas.

Cet après-midi-là, en France, le roquefort est devenu une petite fenêtre. Un instant, j’ai pu regarder à travers lui vers Celui qui aurait pu créer un monde simplement capable de nous nourrir, mais qui a préféré en faire un capable de nous émerveiller.

Le fromage n’est pas devenu Dieu.

Il est devenu transparent.

J’apprends encore à recevoir le monde ainsi. Je reste parfaitement capable de manger tout un repas sans vraiment le goûter, de passer devant la beauté en pensant à quelque chose d’« important », ou de transformer un cadeau en désir du suivant.

Mais parfois, la grâce me ralentit.

Parfois, le café reste dans ma bouche assez longtemps pour redevenir du café. Le pain redevient du pain. La musique m’atteint avant que je ne la réduise à un fond sonore. Le rire de quelqu’un interrompt ma hâte. Un repas ordinaire devient un lieu de communion.

Et de temps à autre, un morceau de fromage devient une fenêtre.

Le cadeau n’a pas besoin d’être cher ni exotique. Ce peut être une soupe préparée par quelqu’un qui nous aime, des légumes du jardin, l’odeur de la pluie, une chanson oubliée ou du pain partagé avec des gens dont nous ne comprenons pas entièrement les paroles.

Le prochain pas dans la foi n’a peut-être rien de plus spectaculaire que de rester auprès d’une bonne chose assez longtemps pour la recevoir.

Goûter.

S’attarder.

Rendre grâce.

Peut-être que la vie à venir consistera moins à découvrir des plaisirs entièrement nouveaux qu’à recevoir enfin toutes les bonnes choses comme elles devaient l’être : sans hâte, sans possession, sans peur, sans culpabilité, sans cette agitation qui transforme chaque cadeau en appétit pour le suivant.

Si c’est vrai, j’ai le sentiment qu’il y aura quelque part un plateau de fromages.

Et je sais déjà où je vais.

« Roquefort » est adapté de mon nouveau livre, Eyes to See: Seeing the Kingdom in Ordinary Life, dont la sortie est prévue le 14 septembre. Ce livre explore comment des expériences ordinaires peuvent devenir des fenêtres à travers lesquelles nous reconnaissons le Royaume de Dieu déjà parmi nous et découvrons le prochain pas à faire dans la foi, sur le Chemin.