Fenêtre 6
Wendell Berry
Un témoignage à l’écrivain qui m’a appris que tout porte un sens parce que tout appartient à un ensemble.

Wendell Berry est mort hier.
Je ne le connaissais pas, même si cette phrase ne me paraît pas tout à fait vraie. Certains écrivains nous apportent des informations. D’autres, du plaisir. Quelques rares auteurs nous donnent des mots pour la vie réelle. Leurs paroles s’insinuent dans la charpente de notre être, jusqu’à ce que nous ne nous souvenions plus de qui nous étions avant de les lire.
Pour moi, M. Berry était de ces écrivains-là.
J’aimais ses poèmes. J’y revenais quand j’avais besoin de me rappeler que le monde était encore beau, que le désespoir n’était pas la sagesse et que, parfois, la chose la plus sainte qu’on puisse faire était d’entrer dans les bois et de se taire.
Et puis il y avait Jayber Crow, qui est peut-être mon roman préféré.
J’ai rarement rencontré un personnage dont la vie soit aussi petite à l’échelle du monde et aussi immense à l’aune de tout ce qui compte vraiment. Jayber ne conquiert rien. Il ne bâtit pas d’empire, ne dirige pas de mouvement et ne devient pas un homme important. Il coupe les cheveux. Il creuse des tombes. Il entretient une église. Il écoute les gens parler. Il les regarde se marier, se quereller, vieillir, partir et mourir. Il porte un amour qu’il ne peut posséder et appartient à un lieu qui ne se réduit pas à une propriété.
Mais c’est l’essai de M. Berry intitulé « The Two Economies », les deux économies, qui a changé l’architecture de ma pensée et, finalement, l’organisation de ma vie.
Au début de l’essai, M. Berry et son ami Wes Jackson essaient d’imaginer une économie assez vaste pour prendre en compte tout ce dont dépend la vie humaine. L’argent ne suffisait pas. L’énergie non plus. Finalement, Jackson a proposé une réponse à la fois surprenante et évidente :
Le Royaume de Dieu.
M. Berry en est venu à l’appeler la Grande Économie : cet ordre immense, complexe, partiellement visible et largement mystérieux qui contient chaque créature et chaque conséquence, chaque champ et chaque moineau, chaque naissance et chaque enterrement, chaque don et chaque dette.
À l’intérieur de cette Grande Économie, les êtres humains créent leurs petites économies : exploitations agricoles, entreprises, nations, Églises, foyers, carrières et vies individuelles.
Ces petites économies sont nécessaires, bien sûr. Il faut cultiver de quoi manger, construire des maisons, organiser le travail, élever les enfants, gagner de l’argent et décider comment occuper nos journées. Le danger commence quand l’une de nos petites économies oublie qu’elle est petite.
Elle se met alors à agir comme si elle était le tout. Elle n’accorde de valeur qu’à ce qu’elle peut mesurer. Elle consomme ce qu’elle n’a pas créé. Elle ignore les coûts qui n’entrent pas dans ses comptes et se déclare prospère parce que les chiffres restent bons.
M. Berry prenait principalement l’exemple de l’agriculture industrielle. Une ferme peut paraître rentable tout en perdant sa terre arable, en empoisonnant l’eau, en épuisant les agriculteurs et en laissant un sol moins fertile à ceux qui viendront après eux. Les comptes ne sont équilibrés que parce que les vrais coûts ont été imputés à quelqu’un d’autre ou reportés à plus tard.
L’économie moderne est devenue très habile à conserver l’œuf d’or tout en tuant la poule qui l’a pondu.
Mais M. Berry ne parlait pas seulement d’agriculture. Il parlait de la vie humaine.
Ma vie était elle aussi une petite économie. Chaque jour, je décidais de ce qui méritait mon temps, de ce qui constituait une réussite, des besoins auxquels j’accorderais mon attention, de ce qui pouvait attendre, de ce qui pouvait être sacrifié et de ce qui, à mes yeux, finirait par me mettre en sécurité.
Et mon économie pouvait être mal organisée.
Pendant plus de vingt ans, je suis monté en chaire pour parler du Royaume de Dieu. J’ai prié pour sa venue. J’ai prêché sa grâce, annoncé ses promesses et invité les gens à entrer dans sa vie.
Mais on peut prêcher le Royaume tout en organisant sa vie selon une autre économie.
Une vie peut être consacrée à une œuvre bonne et fonctionner malgré tout à l’angoisse. Elle peut parler de grâce tout en mesurant sa valeur à sa productivité, à sa reconnaissance et à l’approbation des autres. Elle peut traiter l’amour comme une ressource inépuisable et supposer que nos proches absorberont tous les coûts que nos ambitions leur imposent.
Il y avait de l’amour dans mon travail. Il y avait aussi de la peur, de l’orgueil et ce vieux besoin humain de prouver que ma vie comptait.
Berry m’a aidé à comprendre que même un bon travail peut être mal organisé. Si l’économie de ma vie s’opposait à la Grande Économie, même au nom du ministère, de l’utilité ou de la réussite, elle finirait par m’abîmer, moi et ceux que j’aimais.
Tout ce que notre mode de vie consomme est consommé quelque part. Tout ce que nous négligeons est négligé par quelqu’un. Nos corps portent ce que nos emplois du temps refusent de reconnaître. Nos familles vivent avec l’angoisse que crée notre besoin de réussir. Nous nous promettons que la vie sera plus paisible après la prochaine échéance, la prochaine crise, la prochaine période de croissance.
Et M. Berry m’a donné un critère assez vaste pour évaluer cette économie.
Le Royaume de Dieu n’était pas seulement un bel avenir qui m’attendait après la mort. Ni seulement un message que j’avais reçu mission de prêcher. C’était la réalité au sein de laquelle ma vie se déroulait déjà. Mon travail, mes relations, mes ambitions, mes habitudes, mon corps, mon argent et mon temps existaient tous en son sein.
La question n’était pas seulement de savoir si je croyais au Royaume.
Elle était de savoir si l’économie de ma vie coopérait avec lui.
M. Berry m’a donné une finalité assez vaste pour ordonner le travail de mes mains. Il m’a aidé à comprendre que le but de ma vie devait gouverner mes pratiques concrètes : ma façon de travailler, de me reposer, d’aimer, d’employer mon temps, de décider de ce qui me suffit et de ce que je suis prêt à sacrifier pour passer pour quelqu’un qui a réussi.
On ne peut poursuivre une bonne fin par des pratiques qui détruisent les personnes et les lieux que cette fin prétend servir.
On ne peut bâtir le Royaume en consumant son prochain.
On ne peut pratiquer indéfiniment l’amour aux dépens de ceux qu’on aime.
On ne peut proclamer sincèrement la grâce avec une vie organisée autour du besoin de prouver sa valeur.
Cela ne signifie pas que mes années de ministère pastoral étaient fausses ou perdues. Elles n’étaient ni l’un ni l’autre. J’aimais les personnes que je servais. Je crois toujours à la prédication. Je crois toujours que des paroles prononcées en chaire peuvent devenir des fenêtres à travers lesquelles on entrevoit le Royaume.
Mais M. Berry m’a aidé à comprendre que le prédicateur ne se tient pas à l’extérieur de la Grande Économie pour l’expliquer aux autres. Il se tient à l’intérieur, dépendant de dons qu’il n’a pas créés et soumis à des conséquences auxquelles il ne peut échapper.
Il n’est pas la source de la lumière.
Il se tient dans cette lumière avec tout le monde.
La vision de M. Berry m’appelait à l’humilité, mais elle me libérait aussi. Si le sens trouve son origine dans une réalité plus grande que nous, alors nous n’avons pas à le fabriquer.
Nous le recevons.
Le menuisier ne crée pas l’arbre. L’agriculteur ne crée pas le sol. Le parent ne crée pas le mystère d’un enfant. Le pasteur ne crée pas le Royaume.
Et le conteur ne crée pas la portée d’une vie humaine.
Le sens était là avant l’arrivée du conteur. Sa tâche est d’y prêter attention, de lui donner honnêtement forme et de l’offrir sans l’amoindrir.
Ce qui me ramène à Jayber.
Selon presque tous les critères modernes, la vie de Jayber n’a rien de remarquable. Pourtant, il devient important précisément en renonçant au besoin de l’être. Il est attentif. Il se souvient. Il reste. Il accepte que la vie des autres compte pour lui.
Il ne se place pas au-dessus de Port William, sa ville, pour l’expliquer. Il lui appartient.
C’est peut-être ce que j’apprends dans cette saison de ma vie. Après des décennies comme prédicateur sur la place publique, je me retrouve à m’installer sous la véranda. Une véranda où M. Berry m’a invité et qui, par grâce, continuera de me donner des yeux pour voir.
La place publique n’était pas une erreur. Il y a des moments où quelqu’un doit s’y tenir et parler clairement. Je reste reconnaissant d’y avoir été appelé.
Mais la véranda de M. Berry me demande autre chose.
Elle me demande de m’asseoir assez près pour entendre l’histoire d’une personne. De remarquer qui passe sur le chemin. De me souvenir de ceux qui habitaient autrefois la maison d’en face. De laisser le silence demeurer dans la conversation. De résister à l’envie de transformer chaque chagrin en leçon ou chaque beauté en argument.
Elle me demande de témoigner de la petite part du monde qui m’a réellement été confiée.
C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui avec ces histoires, ou ces fenêtres, comme je les appelle.
Je reviens sur des moments ordinaires et je me demande ce qui était là, invisible pour moi à l’époque. J’apprends que le sens n’arrive pas toujours au son des trompettes. Parfois, il se cache dans une vieille fenêtre, un chien, une boîte aux lettres, un arbre, un repas partagé, une erreur embarrassante ou une bonté presque oubliée.
Ce sont les minuscules détails d’une vie.
Mais M. Berry m’a aidé à voir qu’ils comptent, non parce qu’un écrivain les rend importants, mais parce qu’ils appartiennent déjà à quelque chose de plus grand. Le tout est présent dans la partie. Le Royaume vient à notre rencontre par la terre et le pain, le mariage et le travail, le chagrin et le rire, la mémoire et les lieux.
Tout porte un sens parce que tout appartient à un ensemble.
Je crois que c’est le plus grand cadeau que m’a fait M. Berry. Il a desserré mon emprise sur le besoin d’être la source, d’expliquer le tout ou de rendre ma vie importante en me plaçant au-dessus d’elle.
Je suis déjà à l’intérieur de quelque chose de plus grand.
Ma tâche est d’organiser mon travail, mon amour, mon attention et mes mots pour qu’ils coopèrent avec ce qui unit et ce qui dure.
Wendell Berry est mort hier.
D’autres évalueront sa place dans la littérature américaine, son influence écologique, sa vision agraire et sa résistance aux rouages de la vie moderne. Ces bilans méritent d’être écrits.
Voici le témoignage plus modeste que je peux offrir.
Il m’a appris que le Royaume de Dieu n’était pas seulement ce dont j’espérais la venue. C’était la réalité la plus profonde du monde que j’habitais déjà. Il m’a appris que ma propre vie était une petite économie en son sein et que la manière dont je l’organisais comptait, non seulement pour moi, mais pour tous ceux qui m’étaient liés.
Il m’a donné une finalité assez vaste pour ordonner le travail de mes mains.
Il m’a rappelé que nous appartenons avant de maîtriser, que nous recevons avant de produire et que nous sommes aimés avant d’avoir accompli quoi que ce soit.
Peut-être que la meilleure façon de lui rendre hommage n’est pas simplement d’admirer ses mots.
Peut-être est-ce de sortir.
De sentir la terre sous nos pieds.
De prendre soin des personnes et des lieux qui nous ont été confiés.
D’accomplir fidèlement la prochaine petite tâche.
Puis, une fois le travail terminé, de faire assez de silence pour remarquer que nous vivions depuis le début à l’intérieur de la Grande Économie.
Reposez en paix, M. Berry. Et merci d’avoir apporté tant de cette paix à nos vies.