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Fenêtre 3

Y aura-t-il de la bière au paradis ?

Behind one grieving widow’s question is another: Does love survive this?

Une canette de Bud Light sur un fond sombre, doucement éclairé

Quand j’étais jeune pasteur, une dame âgée de notre Église m’a appelé : son fils venait de mourir.

Il avait soixante-douze ans, ce qui vous donne une idée de l’âge de sa mère.

Je ne connaissais pas du tout son fils, Ronny. En fait, j’acceptais de célébrer ses funérailles pour rendre service à sa mère, que je connaissais et que je voulais entourer de mon mieux. C’est l’une des choses que font les pasteurs. On nous demande parfois de nous lever et de dire quelque chose de profond sur la vie d’une personne que nous n’avons jamais rencontrée, devant une salle pleine de gens qui la connaissaient mieux que nous ne la connaîtrons jamais.

Aucune pression, n’est-ce pas ?

J’étais encore assez jeune et j’avais célébré peu de funérailles. J’ai donc fait ce que font les jeunes pasteurs face à la mort.

Je me suis préparé. J’avais ma Bible. J’avais mes notes. Et j’avais Jean 11, où Jésus dit : « Je suis la résurrection et la vie. »

Difficile de faire mieux.

Je suis donc arrivé au funérarium, prêt à parler de Jésus, de Lazare, de la résurrection et de la vie éternelle.

Mais en entrant sur le parking, j’ai eu l’étrange impression qu’une fête d’avant-match se tenait derrière le bâtiment. Des gens buvaient de la bière et riaient. Pas exactement les voix feutrées et les costumes noirs que j’avais imaginés en préparant mon sermon.

J’ai demandé à quelqu’un ce qui se passait.

« Ah, ce sont les amis de Ronny. »

Évidemment.

Un instant, j’ai envisagé de les rejoindre, puis j’y ai renoncé. Après tout, j’étais le pasteur.

Je suis donc entré, je me suis installé, j’ai relu mes notes une dernière fois et je me suis préparé à tenir dignement mon rôle.

Puis je me suis approché du cercueil. Ronny y reposait, entouré de… canettes de bière. De la Bud Light, si je me souviens bien.

Apparemment, ses amis avaient décidé que, si Ronny partait quelque part, il ne partirait pas les mains vides. Et au cas où le message m’aurait échappé, quelqu’un avait posé une canette vide près de son visage, avec une paille qui allait de la canette jusque dans sa bouche embaumée.

Il y a des moments dans le ministère où l’on découvre une lacune importante dans sa formation théologique. Celui-ci en faisait partie. Personne n’avait abordé ce cas. Ni en théologie pastorale. Ni en homilétique. Pas même en histoire de l’Église, qui avait pourtant son lot de personnages assez étranges.

Mais j’étais le pasteur. J’ai repris mes esprits, et la cérémonie a bientôt commencé.

Debout devant Ronny, sa Bud Light, ses amis du parking, sa mère âgée et sa veuve, j’ai ouvert ma Bible et commencé à parler de Jésus.

« Je suis la résurrection et la vie… »

C’est l’une des grandes affirmations de toute l’Écriture. Jésus, devant le tombeau de son ami Lazare, au milieu de gens accablés et désorientés, déclare que la mort n’aura pas le dernier mot.

Je commençais à peine lorsque la veuve de Ronny m’a interrompu depuis le premier rang.

« EST-CE QU’IL Y AURA DE LA BIÈRE AU PARADIS ? »

Elle était ivre. Très ivre.

Et elle voulait une réponse. Tout de suite.

Encore une fois, le séminaire m’avait mal préparé. Je l’ai regardée. J’ai regardé Ronny. J’ai regardé la bière.

Et quelque part, dans ce minuscule espace entre la panique et la prière, je me suis entendu dire :

« Si Ronny est au paradis et qu’il a envie d’une bière, je suis à peu près certain qu’il pourra en avoir une. »

Il y a eu un long silence. Sa veuve s’est rassise, satisfaite. Je me demandais si mes professeurs de théologie l’auraient été aussi.

Je ne me souviens pas beaucoup de la suite du sermon, mais cette phrase, je m’en souviens. Et curieusement, après toutes ces années, je crois que j’y crois encore.

Pas exactement à l’histoire de la bière. Je n’ai aucune idée de la présence de Bud Light au paradis. Mais franchement, s’il y en a, j’espère que la glorification améliorera le choix proposé.

En revanche, je crois que nous avons la fâcheuse habitude de rendre le ciel plus petit qu’il ne l’est.

Nous imaginons l’éternité comme un très long culte. Des nuages. Des harpes. Des chorales. Tout le monde se tient bien. Pas de canettes. Et certainement pas de fête sur le parking.

Mais l’image qu’en donne la Bible est bien plus concrète. Et apparemment plus joyeuse.

Elle se termine par un festin. Une ville. Un fleuve. Des arbres. Des corps ressuscités. Des gens de toutes tribus et de toutes langues rassemblés autour d’une table.

Dieu fait toutes choses nouvelles.

Il ne jette pas la création.

Il la rachète.

Alors peut-être que la question de cette veuve n’était pas aussi absurde qu’elle en avait l’air.

Y aura-t-il de la bière au paradis ?

Au fond, elle ne posait pas une question sur la bière.

Elle demandait si Ronny serait encore Ronny. Si ce qui lui donnait de la joie survivrait, d’une manière ou d’une autre, à la mort. Si la résurrection fait de nous une version vaporeuse et religieuse de nous-mêmes, ou si Dieu entend vraiment nous rendre nos vies : guéries, restaurées, purifiées, enfin pleinement accomplies.

« Si Ronny est au paradis et qu’il a envie d’une bière, je suis à peu près certain qu’il pourra en avoir une. »

Finalement, ce n’était peut-être pas une si mauvaise réponse.

Car devant le tombeau de Lazare, Jésus n’a pas dit : « Je suis l’évasion hors de la vie. » Il a dit : « Je suis la résurrection et la vie. »

La vie.

Cette chose obstinée, belle, ordinaire. Manger et boire. Rire entre amis. S’asseoir autour d’une table. Raconter des histoires. Connaître les autres et être connu. Toutes ces petites choses que la mort semble nous voler.

Et je crois que la résurrection signifie qu’entre les mains de Dieu, rien de ce qui est bon n’est définitivement perdu.

Depuis, j’ai célébré bien d’autres funérailles. Je me suis tenu au bord de tombes avec des gens que j’aimais, et j’ai enterré des personnes dont l’absence a changé la forme de ma propre vie. J’ai appris que, dans le deuil, les questions sont rarement aussi théologiques qu’elles en ont l’air.

Comment sera-t-elle ?

Me reconnaîtra-t-il ?

Est-ce que nous rirons encore ?

Ma mère sera-t-elle toujours ma mère ?

Mon mari racontera-t-il encore ses blagues affreuses ?

Ronny sera-t-il encore Ronny ?

Y aura-t-il de la bière au paradis ?

Et derrière toutes ces questions, il n’y en a vraiment qu’une :

L’amour survit-il à cela ?

Jean 11 répond oui. Sans sentimentalisme. Sans facilité. Jésus lui-même pleure avant de répondre.

Mais oui.

La mort ne gardera pas tout ce qu’elle prend.

Celui qui a appelé Lazare hors du tombeau fait toutes choses nouvelles.

Et quoi que soit finalement le ciel, je parie qu’il sera bien plus vivant, plus concret, plus joyeux, et probablement plus surprenant que nous ne l’avons imaginé. Peut-être même assez surprenant pour qu’un vieil homme, entouré de ses amis, y lève une canette.

Même si j’espère toujours que quelqu’un convaincra Ronny de choisir mieux que de la Bud Light.